
Historiquement incorrect - Patatras ! Une étude très sérieuse du très sérieux Sylvain Gouguenheim, professeur d histoire médiévale à l ENS de Lyon, vient ruiner un préjugé dominant qui attribuait à l Islam la transmission du savoir antique à l Europe. Philosophie, mathématiques, astronomie, après avoir disparu d Europe auraient trouvé refuge dans le monde musulman. Tissus d erreurs, démontre l auteur en reprenant ces thèmes point par point. La transmission depuis Byzance n a jamais cessé. Nombre de pères de l Eglise, formés à la philosophie grecque, citent Platon et autres auteurs, en attendant Aristote. Inversement, jamais l Islam n a accueilli volontiers le savoir grec. Avicenne et Averroès, souvent cités, ne parlaient pas un mot de grec. La traduction du grec à l arabe (langue sémite) était problématique et intéressait peu. Il y eut, cependant, quelques traductions de textes scientifiques. Galien, Hippocrate, Platon sont à l origine du savoir arabe et non pas musulman, nuance que beaucoup oublis (surtout les manuels scolaires). mais l accueil fait à la pensée grecque fut toujours limité, sélectif. Au même moment, les grands textes grecs n avaient cessé d irriguer l Occident au cours des renaissances successives. Le rôle des moines de Saint-Michel a été trop longtemps oublié.On peut le dire aux élèves de 5ème et de seconde : la culture européenne ne doit rien d essentiel au monde arabe ou à l Islam.
Une contribution essentielle au débat - Un livre remarquable d érudition, qui n échappe pas à quelque facilités polémiques, mais qui a le mérite de dire quelques vérités oubliées sur le christianisme, l islam, et plus généralement le Moyen-Age en Méditerrannée. Evidemment, les chrétiens auraient tort d y lire une apologie (d autant plus que ça fait bien 30 ans que personne ne considére plus le MA comme un millénaire d ignorance en Europe), et les musulmans commettraient une regrettable erreur de jugement en se sentant attaqués. Quant à la thèse défendue, qui veut que le MA chrétien ait été nourri par la Grèce antique, il suffit de relire Le nom de la rose pour comprendre qu il s agit plus d un fait historique que d une hypothèse travail. Je laisse à ceux qui ont détesté ce livre en invoquant des erreurs historiques ou des présupposés idéologiques le soin de mettre ces erreurs en avant et de prouver qu eux-mêmes ne sont pas aveuglés...
Passionnant ! - Voici un autre ouvrage au but salutaire qui remet à l heure les pendules des historiens de l idéologie dominante. Sylvain Gouguenheim démontre, argumente, affirme et réfute magistralement. L Occident chrétien n a jamais coupé définitivement les ponts avec son riche passé grec car sinon cela aurait équivalu ni plus ni moins à un suicide culturel. Le Moyen-Age ne fut pas une époque lourde d obscurantisme barbare et d inexistence d érudition mais plutôt une active continuité culturelle qui n a cessé d entretenir ce lien si fort avec ses racines grecques. En aucun cas, nous ne sommes redevables du monde islamique qui a davantage emprunté et falsifié.Rendons hommage à Jacques de Venise, aux érudits chrétiens d orient (byzantins, nestoriens, syriaques), aux moines copistes et à l Empire chrétien d orient qui a façonné en partie l Europe de l ouest.Un livre à lire, à relire et à faire lire.
Ouvrage remarquable - Sylvain Gouguenheim, professeur d histoire médiévale à l ENS de Lyon, est un historien travaillant avec des données brutes qui sait les placer dans le contexte de leur création, apparition, diffusion. Il exploite avec diligence et esprit scientifique chacune des données qu il expose avec rigueur. Son travail est impressionnant de qualité. Il ouvre en outre de nouvelles perspectives de travaux notamment sur l importance des communautés chrétiennes d Asie Mineure sous l autorité de l Islam.Cet ouvrage jette manifestement un pavé dans la mare. Il en va de même à chaque fois qu il s agit de démontrer que le Moyen-Age n était pas une période obscurantiste, qu il fut fécond dans la production de livres, la traduction, la copie de livres, la dispute, le rayonnement spirituel (je salue notamment l excellent passage sur la renaîssance carolingienne). Il en va de même à chaque fois que l Histoire révèle que l Eglise catholique a permis, favorisé, encouragé le développement de la Science contrairement aux idées reçues qui mettent en exergue des comportements minoritaires, blessants certes, de l Eglise pour les faussement généraliser (cf. La vérité sur l affaire Galilée). il en va de même à chaque fois que l Occident est défendu de manière juste (Le sanglot de l homme blanc, Pour en finir avec la repentance coloniale, Les traites négrières : Essai d histoire globale etc.).Aristote au Mont Saint Michel n est pas un livre à charge. Il est un livre qui expose avec beaucoup d intelligence que la diffusion tant de la philosophie grecque a été permise par le rayonnement de chrétiens lettrés, par la Curie romaine, les monastère, dont celui du Mont Saint Michel qui abrita le premier traducteur des oeuvres d Aristote, Jacques de Venise, et indirectement par la politique agressive, guerrière de l islam -les invasions arabes, islamiques, conduisant à la destruction de livres réputés non sacrés et à la fuite d une élite chrétienne.Il va en outre plus loin car il démontre que la médecine tant vantée des Arabes a ses origines historiquement fondées chez les chrétiens et juifs, que cette médecine s est enrichie des apports grecs, indous et persans, cette synthèse étant vécue par une élite syriaque, chrétienne. Pendant 3 siècles, 8 générations d une même famille, chrétienne, ont été médecins du calife de Bagdad ! Le livre de Sylvain Gouguenheim illustre de nombreux exemples qui étayent une nouvelle façon de voir l Histoire et la contribution de l Islam dans l ouverture à l intelligence du monde occidental.Les racines chrétiennes de l Europe sont évidentes. La diffusion des textes grecs, langue de référence de la liturgie, est sûre.Cet exceptionnel ouvrage d historien en appelle d autres.
Rien de bien nouveau - Rien de bien nouveau dans ce livre bourrés d erreurs de fait et d analyse qui prétend démontrer que l Europe chrétienne médiévale se serait approprié directement l héritage grec. L ouvrage va à contre-courant de la recherche contemporaine, qui s est efforcée de parler de translatio studiorum et de mettre en avant la diversité des traductions, des échanges, des pensées, des disciplines, des langues. S appuyant sur de prétendues découvertes, connues depuis longtemps, ou fausses, l auteur propose une relecture fallacieuse des liens entre l Occident chrétien et le monde islamique, relayée par la grande presse mais aussi par certains sites Internet extrémistes. Dès la première page, Sylvain Gouguenheim affirme que son étude porte sur la période s étalant du VIe au XIIe siècle, ce qui écarte celle, essentielle pour l étude de son sujet, des XIIIe et XIVe siècles. Il est alors moins difficile de prétendre que l histoire intellectuelle et scientifique de l Occident chrétien ne doit rien au monde islamique !Il serait fastidieux de relever les erreurs de contenu ou de méthode que l apparence érudite du livre pourrait masquer : Jean de Salisbury n a pas fait aeuvre de commentateur , ce n est pas via les traductions syriaques que ce qu on a appelé la Logica nova (une partie de l Organon d Aristote) a été reçue en Occident , enfin, et surtout, rien ne permet de penser que le célèbre Jacques de Venise, traducteur et commentateur d importance, comme chacun le sait et l enseigne, ait jamais mis les pieds au Mont-Saint-Michel ! Quant à la méthode, Sylvain Gouguenheim confond la présence d un manuscrit en un lieu donné avec sa lecture, sa diffusion, sa transmission, ses usages, son commentaire, ou extrapole la connaissance du grec au haut Moyen Age à partir de quelques exemples isolés. Tout cela conduit à un exposé de seconde main qui ignore toute recherche nouvelle - notons que le titre même de son livre est emprunté à un article de Coloman Viola... paru en 1967 ! Certains éléments du livre sont certes incontestables, mais ce qui est présenté comme une révolution historiographique relève d une parfaite banalité. On sait depuis longtemps que les chrétiens arabes, comme Hunayn Ibn Ishaq, jouèrent un rôle décisif dans les traductions du grec au IXe siècle. De plus, contrairement aux affirmations de l auteur, le fameux Jacques de Venise figure aussi bien dans les manuels d histoire culturelle, comme ceux de Jacques Verger ou de Jean-Philippe Genet, que dans ceux d histoire de la philosophie, tel celui d Alain de Libera, la Philosophie médiévale, où l on lit : «L Aristote gréco-latin est acquis en deux étapes. Il y a d abord celui de la période tardo-antique et du haut Moyen Age, l Aristote de Boèce, puis, au XIIe siècle, les nouvelles traductions gréco-latines de Jacques de Venise.» La rhétorique du livre s appuie sur une série de raisonnements fallacieux. Des contradictions notamment : Charlemagne est crédité d une correction des évangiles grecs, avant que l auteur ne rappelle plus loin qu il sait à peine lire , la science moderne naît tantôt au XVIe siècle, tantôt au XIIIe siècle. Le procédé du «deux poids, deux mesures» est récurrent : il reproche à Avicenne et Averroès de n avoir pas su le grec, mais pas à Abélard ou à Thomas d Aquin, mentionne les réactions antiscientifiques et antiphilosophiques des musulmans, alors que pour les chrétiens, toute pensée serait issue d une foi appuyée sur la raison inspirée par Anselme - les interdictions d Aristote, voulues par les autorités ecclésiastiques, n ont-elles pas existé aux débuts de l Université à Paris ? La critique des sources est dissymétrique : les chroniqueurs occidentaux sont pris au pied de la lettre, tandis que les sources arabes sont l objet d une hypercritique. L auteur enfin imagine des thèses qu aucun chercheur sérieux n a jamais soutenues (par exemple, «que les musulmans aient volontairement transmis ce savoir antique aux chrétiens est une pure vue de l esprit»), qu il lui est facile de réfuter pour faire valoir l importance de sa «révision». Au final, des pans entiers de recherches et des sources bien connues sont effacés, afin de permettre à l auteur de déboucher sur des thèses qui relèvent de la pure idéologie. Le christianisme serait le moteur de l appropriation du savoir grec, ce qui reposerait sur le fait que les Evangiles ont été écrits en grec - passant sous silence le rôle de la Rome païenne. L Europe aurait ensuite réussi à récupérer le savoir grec «par ses propres moyens». Par cette formule, le monde byzantin et les arabes chrétiens sont annexés à l Europe, trahissant le présupposé identitaire de l ouvrage : pour l auteur, l Europe éternelle s identifie à la chrétienté, le «nous» du livre, même quand ses représentants vivent à Bagdad ou Damas. La fin du livre oppose des «civilisations» définies par la religion et la langue et ne pouvant que s exclure mutuellement. L ouvrage débouche alors sur un racisme culturel qui affirme que «dans une langue sémitique, le sens jaillit de l intérieur des mots, de leurs assonances et de leurs résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra d abord de l agencement de la phrase, de sa structure grammaticale. [...] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie [...] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu elles défient presque toute traduction». On n est alors plus surpris de découvrir que Sylvain Gouguenheim dit s inspirer de la méthode de René Marchand (page 134), auteur, proche de l extreme droite, de Mahomet : contre-enquête (L Echiquier, 2006, cité dans la bibliographie) et de La France en danger d Islam : entre Jihad et Reconquista (L Âge d Homme, 2002), qui figure en bonne place dans les remerciements. Il confirme ainsi que sa démarche n a rien de scientifique : elle relève d un projet idéologique aux connotations politiques inacceptables.Citons pour terminer Gustave Le Bon dans La Civilisation des Arabes (en 1884!) qui affirmait aux auteurs minimisant le rôle de l appport de la civilisation islamique dans la transmission des sciences et de la philosophie grecque à l Europe :Il semblera toujours humiliant à certains esprits de songer que c est à des infidèles que l Europe chrétienne doit d être sortie de la barbarie, et une chose si humiliante en apparence ne sera que bien difficilement admise... Par leur influence morale, ils ont policé les peuples barbares qui avaient détruit l empire romain , par leur influence intellectuelle, ils ont ouvert à l Europe le monde des connaissances scientifiques, littéraires et philosophiques qu elle ignorait, et ont été nos civilisateurs et nos maîtres pendant six cents ans.